Urgence d'un retour à Mounier
Guy Ccq dans "Esprit et Vie" : http://www.esprit-et-vie.com/breve.php3?id_breve=459Emmanuel Mounier (1905-1950). Sa vie et sa pensée restent inséparables du personnalisme français et de la revue Esprit (fondée en 1932) qui en fut le moyen d'expression. Héritier spirituel et commentateur de Péguy, il en partage l'esprit et les convictions. Très attentif aux détresses et aux besoins de son temps, il ressent l'urgence de dénoncer les fascismes et de nouer une dialectique entre la vocation spirituelle de la personne et les exigences de la cité charnelle. Font-Romeu, Lyon, Dieulefit (pendant l'Occupation), Châtenay-Malabry… autant de lieux d'un itinéraire toujours fidèle à l'intuition des événements et à la dignité absolue de la personne humaine.
Parmi les œuvres et les pensées qui ont éclairé le christianisme au xxe siècle, quatre noms reviennent souvent : Péguy, Bernanos, Maritain et Mounier. Le quatrième souffre cependant encore aujourd'hui d'une certaine méconnaissance car, si l'on trouve beaucoup de références à Emmanuel Mounier, son œuvre est devenue largement introuvable. Les quelques rééditions réalisées depuis 2000 n'ont pas connu la diffusion espérée. On peut même constater, parmi ceux qui ont une dette envers Mounier, un refus d'aider à une renaissance de l'œuvre, parfois même une volonté d'oubli. Dans le monde philosophique, il est de bon ton de dire que Mounier n'est pas philosophe. Dans le monde chrétien, quand on reconnaît le rôle de passeur qui fut celui de Mounier, passeur vers l'engagement dans la cité, passeur des catholiques vers la démocratie et le désir de s'inscrire pleinement dans l'histoire, on a tendance à penser que c'est là une histoire ancienne, un fait accompli.
Or, nous pourrions le démontrer, il y a peu de penseurs du xxe siècle qui soient finalement aussi éclairants que Mounier, par rapport à ce xxie siècle. Bien des questions, qui appellent aujourd'hui une réflexion nouvelle, trouvent dans l'œuvre d'Emmanuel Mounier des éléments de réponse tout à fait essentiels. Nous choisissons ici quatre grands thèmes où l'apport de la pensée de Mounier nous paraît important.
Tout d'abord, premier thème, la personne dont l'exigence s'avère nécessaire face au conflit radical entre individu et société. Elle est de plus une notion qui permet la critique de toutes les conceptions réductrices de l'être humain.
Le deuxième thème examiné ici portera sur la citoyenneté et l'engagement. Nos sociétés démocratiques sont aujourd'hui menacées dans le meilleur d'elles-mêmes. L'individu qu'elles ont libéré tend à se désimpliquer des engagements sociaux et politiques. Or, avec son ami Paul-Louis Landsberg, E. Mounier a construit une véritable philosophie du citoyen actif.
Le troisième thème consistera à expliciter la solidarité entre personne et communauté. Il est facile de montrer comment la conception mouniérienne de la communauté est la véritable critique du communautarisme. Elle est aussi l'instrument critique le plus efficace contre les collectivités aliénantes pour les personnes. En ce sens, au moment où le lien social est problématique, Mounier nous montre à quelles conditions reconstruire un lien social humanisant.
Enfin, quatrième thème, au moment où les Églises s'interrogent sur leur avenir, sur le sens de l'appartenance et de l'identité religieuse, Mounier développe l'idée d'un christianisme d'après la mort des chrétientés. Il montre que la fin des chrétientés n'est sûrement pas accompagnée d'un désintérêt de l'Église pour le devenir de la société. Osons le dire : l'heure est à l'urgence de penser une nouvelle inscription du christianisme dans la civilisation et dans l'histoire. Dans cette pensée et cette action, Mounier est là encore en avance sur notre époque.
Pour toutes ces raisons, je ne cesse d'insister sur l'urgence de proposer l'exemple et la pensée de Mounier aux nouvelles générations. L'œuvre est d'une telle richesse qu'elle devrait pouvoir figurer dans la culture générale des jeunes, dans les écoles. Trop d'éducateurs se plaignent de la crise des transmissions, mais eux-mêmes, que font-ils pour présenter aux jeunes des auteurs, des textes qui aident à vivre ?
Là où la pensée de Mounier est présentée à des jeunes, l'accueil est tel que l'on comprend qu'il correspond à une attente. Puissent ces pages inciter à tenter l'expérience de proposer à des jeunes une rencontre autour de Mounier !
Quelques données biographiques
Né en 1905, dans une famille de pharmaciens très attachés à la foi chrétienne, Emmanuel Mounier poursuit ses études de philosophie à Grenoble jusqu'en 1927. Il est marqué par l'influence d'un de ses professeurs, Jacques Chevalier. Il va à Paris où il réussit l'agrégation de philosophie. Il songe un moment à une carrière dans l'université. Mais très vite, à partir de 1932, il s'oriente vers sa vocation profonde. À Paris, il a rencontré des personnalités qui l'aident beaucoup en ce sens, le P. Pouget et Jacques Maritain. Il redécouvre l'œuvre de Péguy.
En août 1932, il fonde avec quelques amis la revue Esprit. À partir de ce moment-là, au long de ces courtes dix-huit années qui lui restent à vivre, E. Mounier construit son œuvre au rythme des articles publiés dans Esprit, articles repris ensuite sous forme de livres. Très vite, à travers les événements qui se précipitent, E. Mounier prend des engagements décisifs en même temps qu'avec Paul-Louis Landsberg, il élabore une véritable philosophie de l'engagement très solidaire de sa philosophie de la personne. Quelques dates sont marquantes : 1934 : contre le fascisme ; 1936 : en relation avec des correspondants espagnols, E. Mounier et Esprit s'engagent contre Franco ; 1938 : ils condamnent Munich. Rappelons aussi la solidarité avec le Front populaire (1936) et, en 1935, un numéro d'une lucidité prophétique : la colonisation, son avenir, sa liquidation. Avec la défaite de 1940, Mounier se replie à Lyon, alors zone non occupée par les Allemands. De novembre 1940 à juillet 1941, sous le régime de la censure de Vichy, Mounier publie à nouveau neuf numéros d'Esprit. Dès le début, Mounier est suspect pour le gouvernement contrôlé par les Allemands. En janvier 1942, il est arrêté, suspecté d'être un dirigeant de la Résistance qui s'organise alors. Il fait une grève de la faim pour protester contre son incarcération. Finalement jugé en octobre 1942, il sera libéré en 1943, juste avant l'occupation complète de la France par les Allemands. Il s'installe à Dieulefit, dans la Drôme, sous un nom d'emprunt. Il écrit le Traité du caractère et L'affrontement chrétien.
Dès 1944, Esprit reparaît. Mounier s'installe aux Murs blancs, à Châtenay-Malabry, près de Paris, et se consacre à la revue Esprit. Peu de temps avant sa mort (1950), il publie une synthèse de ses idées, Le personnalisme, ouvrage qui va devenir une sorte de testament.
Avec Mounier, on est devant une philosophie d'un style tout à fait original au xxe siècle. C'est une sorte de Socrate moderne, voué au dialogue, exigeant une totale cohérence entre vie, pensée, action. L'œuvre, soumise au rythme événementiel de la revue, se développe en dialogue avec l'époque. Elle n'est aucunement un système. Remarquons enfin que Mounier fut un chrétien d'une rare profondeur spirituelle. Mais, opposé à l'esprit de la chrétienté, il voulait élaborer les bases intellectuelles d'une civilisation fondée sur des principes acceptables par les hommes de bonne volonté d'origines et de convictions métaphysiques diverses.