Paul VI a-t-il abrogé le Missel Tridentin ?

Les réflexions d'un spécialiste, le liturgiste Andrea Grillon professeur à l’institut pastoral de Padoue et à la faculté de théologie Saint Anselme de Rome .

Sous le titre «  Paul VI, Pie V et la réalité virtuelle  » il ne se contente pas de prendre position mais creuse les enjeux et tente une explication. Il revient de façon critique sur l’ensemble des arguments de Benoît XVI dans son motu proprio.

1.- En premier lieu, du point de vue du juriste,
il s’oppose à l’affirmation selon laquelle « le rite de Pie V » n’aurait jamais été abrogé.
Selon lui, cette thèse, défendue aussi par le
cardinal Alfons Maria Stickler, est difficilement défendable. Un certain nombre de textes romains disent le contraire.

C’est bien pour cela que l’on parlait d’« indult » [pour pouvoir célébrer le rite de St Pie V], c’est à dire d’une dispense qui suppose donc un état juridique de fait avec une véritable obligation. Pour la plupart des canonistes et des liturgistes, en effet, comme le bénédictin Guy-Marie Oury, peu suspect de progressisme, le nouveau missel remplace l’ancien et ne se juxtapose pas à lui.
Au nom du Pape, cette position fut d’ailleurs soutenue par les substituts de la secrétairerie d’Etat
Giovanni Benelli et Giovanni Battista Re : pour eux, l’adoption des nouveaux livres liturgiques n’avaient rien d’optionnel ou de facultatif. On peut certes, comme Mgr Klaus Gamber, se demander si le Pape peut abroger un rite. Néanmoins, de toute manière, Paul VI avait l’intention de remplacer le missel tridentin et non de le maintenir.

L’argument « a silentio » de Ratzinger et Stickler, selon lequel le missel de Saint Pie V n’aurait jamais été abrogé puisqu’il n’y a pas de texte explicite d’abrogation ou d’interdiction est absurde : en effet, un tel document serait juridiquement au cas où les anciens n’auraient pas été remplacés ; par contre, le remplacement vaut de soi abrogation puisqu’il s’agit du même rite catholique romain avec des réformes successives.

2.- Le dédoublement des missels pour un même rite romain, avec de surcroît, à l’évidence une surdétermination idéologique dans le choix de l’un et de l’autre constitue à l’évidence de tensions et de division non négligeable.

L’implantation d’un biritualisme concurrentiel sinon conflictuel (certes limité car peu de prêtres savent présider l’ancienne messe désormais) présente des inconvénients certains : il y aura pour les uns et pour les autres la bonne messe et la moins bonne, sinon la mauvaise. Quel sens cela aurait-il de promouvoir une église à deux vitesses ? Alors qu’au sein même de la nouvelle liturgie, les variantes sont assez nombreuses pour que des sensibilités très diverses puissent s’y retrouver.

Derrière la contestation de la réforme liturgique, estime Andrea Grillo, peut se cacher un refus plus ou moins avoué du Concile lui-même et de sa nouveauté.
En outre, un examen attentif des nouveaux livres liturgiques permet d’en mesurer la richesse.
Il est faux, même d’un point de vue d’historien, de présenter l’ancien missel comme plus traditionnel.
D’un point de vue théologique, la prose papale donne l’image d’une fausse conception de la tradition, statique et non dynamique, figée sinon sclérosée, celle précisément que Paul VI opposait en 1976 à Marcel Lefebvre.

On peut craindre qu’une libéralisation de l’ancienne liturgie ne conforte des individualités et des groupes tentés de se replier sur une bulle aseptisée relevant plus d’un imaginaire que d’une saine plongée dans le grand patrimoine liturgique.
Les conflits et les tensions, loin d’en être apaisés, s’aggraveraient alors.

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