Le Pardon par Sam Braun

Le pardon
 
Que certaines communautés fassent officiellement repentance du mal qu’elles ont fait à d’autres communautés, est devenu depuis quelques temps comme une espèce de mode, de vague de fond qui semble s’étendre mondialement :
 
- en décembre 1970 le chancelier ouest allemand Willy Brandt s'agenouille devant le monument à la mémoire des victimes du soulèvement du ghetto de Varsovie et demande pardon officiellement au nom du peuple allemand aux communautés juives et tziganes
 
- le 7 novembre 1997 Boris Eltsine demande à la population de «comprendre» et de «pardonner» pour les victimes de la révolution d'octobre 1917
 
- le 8 octobre 1998 le Japon exprime «ses excuses du fond du coeur» pour les souffrances infligées au peuple coréen pendant la colonisation
 
- le 12 mars 2000 le pape Jean Paul II demande pardon à Dieu pour toutes les «erreurs, infidélités, incohérences et lenteurs» dont les catholiques se sont rendus coupables au cours des siècles... etc…etc
 
et je passe sur beaucoup d’autres excuses encore, comme celle des évêques de l’Eglise catholique devant le monument aux morts du camp d’internement de Drancy.
 
Je ne peux m’empêcher d’observer que, dans un grand nombre de cas de repentances de l’Eglise catholique, la demande s’adresse surtout à Dieu, le priant d’accorder son pardon pour les fautes commises par leur Eglise mais s’adresse peu souvent aux victimes elles-mêmes ou à leurs descendances !
 
Dans tous ces cas peut-on parler de sincères actes de contrition ou ne s’agit-il pas, plutôt, de se dédouaner d’erreurs ou de crimes antérieurs, d’une hygiène mentale, psychologique, sociale, d’une « Ecologie de la mémoire » comme l’appelait Jacques Derrida ?
 
Ces demandes de pardon évoquent plutôt un marketing socio-economico-politique, qu’un véritable repentir. Néanmoins, comme j’ai eu l’occasion de l’exprimer à de jeunes lycéens, même si je ne suis pas toujours convaincu de leur sincérité, je préfère ces aveux que laisser à la trappe le silence étourdissant de l’Eglise catholique devant les actes de barbarie commis sous certains régimes politiques. Espérons que ces repentances officielles et à grands renforts médiatiques, permettront à certains de leurs fidèles de prendre conscience que leur église, à certaines périodes de son histoire, a failli à ses obligations morales. Soit elle a pris des positions souvent fort critiquables, soit elle n’en a pris aucune, restant dans un mutisme coupable car qui ne dit mot, consent.
 
Alors que doit-on penser du pardon ? Est-il possible ou est-il un leurre philosophique, une espèce d’attitude qui somme toute ne ferait que donner bonne conscience ?
 
Devant la complexité de ce concept, devant surtout les prises de position souvent passionnelles, parfois irréductibles de certains, je me propose de structurer cet exposé en plusieurs parties. Je vais tout d’abord tenter d’en définir le terme, puis je vais parcourir, en les survolant, certaines études philosophiques faites sur ce sujet, dont celles, incontournables de Jankélévitch. Enfin je vous parlerai plus intimement de moi et, méthode que je n’emploie qu’à de rares occasions puisque je n’aime pas beaucoup me dévoiler ainsi, ce sera de ma propre vie et de l’expérience qu’elle m’a apportée dont je parlerai.
 
Pardonner, du latin «per donare» offre l'idée de « donner totalement», l’idée d'une extrême générosité. Le mot évolue au cours du temps vers «faire remise de» à «faire grâce à», (à un condamné par exemple). Actuellement le pardon signifie plutôt « remettre à quelqu'un la punition d'un péché». Et dans le contexte judéo-chrétien dans lequel nous évoluons, s’associe, en plus, l’idée d’absolution, de tenir une offense comme non avenue. On évoque alors la bonté avec laquelle Dieu pardonne aux hommes.
 
Desmond Tutu l'Archevêque du Cap, Prix Nobel de la Paix, en parlant de la barbarie raciale qui s’était déchaînée dans son pays, disait : « Il faut aller plus loin que la justice, il faut arriver au pardon, car sans pardon, il n'y a pas de futur ». Qu’entendait-il alors par « futur » ? S’agissait-il du futur politique de l‘Afrique du Sud ou plus spirituellement du futur de celui qui accorde son pardon c'est-à-dire de son rapport avec Dieu et avec son repos éternel ? Que chacun donne à ce « futur », selon ses propres sensibilités, le sens qui lui convient le mieux.
 
Le Chrétien récitant « Notre Père », implore Dieu dont le secours lui est nécessaire pour sanctifier son nom, pour accomplir sa volonté, pour gagner le pain quotidien, pour se faire pardonner les offenses qu’il a commises, mais termine néanmoins sa prière par une profession de foi : « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Cette conjonction est ici importante, car s’ils pardonnent à ceux qui les ont offensés, ce n’est pas parce qu’ils appartiennent à la communauté humaine et qu’en tant qu’hommes ils accordent leur pardon à d’autres hommes, mais c’est en fonction de leur rapport avec Dieu dans le cadre de l’enseignement du Christ qui a dit : « Vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait », « Vous serez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux », « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés »
 
Ce sentiment religieux apporte-t-il un éclairage au concept du pardon ou n’entre-t-il pas plutôt dans la logique d’une tradition abrahamanique, commune aux trois religions du livre : le judaïsme, les chrétientés et les islams ? Il s’apparenterait alors à l’excuse, au repentir ou au regret plutôt qu’au pardon.
 
Accorder, en tant qu’homme, son pardon à d’autres hommes me semble, en effet, d’une autre nature ?
 
Il ne faut pas confondre non plus le pardon avec un ensemble de notions d’ordres et de portées différentes, comme : l’oubli, la prescription, la clémence, l’amnistie, la réconciliation, la faiblesse et l’impunité, comme il ne faut pas le confondre, non plus, avec les faux pardons, bien analysés dans le cadre de ce que certains nomment le syndrome de Stockholm. Des parents pardonnèrent à l’assassin de leur fille en allant jusqu’à l’adopter ! Selon les psychiatres il ne s’agit pas là, évidemment d’un authentique pardon mais d’un transfert particulièrement dangereux où, inconsciemment, pour conserver un lien avec un être cher, on va le chercher, faute de mieux, jusque chez son bourreau !!
 
Il ne faut pas non plus confondre le véritable pardon avec ce que j’appelerai le « pardon transaction » au cours duquel le pardon n’est accordé que pour en tirer un certain bénéfice, pour faire en quelque sorte une transaction, une espèce d’affaire. Souvenons-nous de la pièce de Corneille dans laquelle Livie, la femme de l’empereur, a incité celui-ci à pardonner à Cinna dans le seul but d’en tirer profit, afin qu’il devienne ensuite le fidèle défenseur de l’empereur. Cette clémence accordée, car c’est plutôt de cela dont il s’agit, Livie ne dit-elle pas à la fin du dernier acte de la pièce :
 
         « Après cette action, vous n’avez rien à craindre
 
         On portera le joug désormais sans se plaindre
 
         Et les plus indomptés, renversant leurs projets
 
         Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets. »
 
Eliminons également de nos propos, le « pardon renoncement », qui, comme le définit le Dictionnaire théologique de Louis Bouyer est l’acte de tenir pour quitte celui qui est l’auteur d’un dommage,
 
Jankélévitch, l’incontournable philosophe du pardon a légèrement évolué au cours du temps. Dans un premier ouvrage qu’il appelle lui-même un « livre de philosophie », « Le Pardon », il est assez accueillant à l’idée d’un pardon absolu. Il revendique alors une inspiration juive et surtout chrétienne. Il parle même d’un impératif d’amour et d’une, je le cite « éthique hyperbolique », et selon l’analyse que Jacques Derrida a fait de ce philosophe : « d’une éthique qui se porterait au-delà des lois, des normes ou d’une obligation. Ethique au-delà de l’éthique, voilà peut-être – dit Jacques Derrida - le lieu introuvable du pardon ».
 
Puis dans « L’imprescriptible », prenant quasiment comme thème celui de la Shoah, les positions de Jankélévitch sont beaucoup plus tranchées. Je le cite : « S’ils avaient commencé dans le repentir par demander pardon, nous aurions pu envisager de le leur accorder, mais ce ne fut pas le cas » Dans la partie « Pardonner » de cet ouvrage il précise que la singularité de la Shoah atteint aux dimensions de l’inexpiable. Or pour l’inexpiable, il n’y a pas de pardon possible, du moins pas de pardon qui ait un sens, qui fasse sens, car pour Jankélévitch le pardon doit avoir un sens et se déterminer sur fond de salut, de réconciliation, de rédemption, d’expiation, et même de sacrifice. Pour lui il y a de l’inexpiable dès lors qu’on ne peut plus punir le criminel d’une « punition proportionnée à son crime ». Il dit aussi « irréparable », mot utilisé par Jacques Chirac dans sa fameuse déclaration sur la responsabilité de l’Etat français de Vichy dans le crime contre les Juifs, je le cite : « La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». De l’inexpiable ou de l’irréparable, Jankélévitch conclut à l’impardonnable selon sa formule devenue célèbre : « Le pardon est mort dans les camps de la mort ».
 
Lévinas qui a écrit : « pour moi je peux pardonner, pour les autres je demande justice » est en accord avec la position de Jankélévitch qui affirme que seules les victimes pourraient pardonner à leurs bourreaux et comme elles ne sont plus là pour le faire, la pardon est donc du domaine de l’impossible.
 
Comme pour Hannah Arendt, dans « La condition de l’homme moderne », Jankélévitch semble tenir deux choses pour acquises :
 
-         le pardon doit rester une possibilité humaine
 
-         et il doit être possible de punir. « Le châtiment, dit Arendt, a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. »
 
Jankélévitch précise très clairement sa position en affirmant, je cite : « Il y a un inexcusable, mais il n’y a pas d’impardonnable. Le pardon est là précisément pour pardonner ce que mille excuses ne sauraient excuser, car il n’y a pas de faute si grave qu’on ne puisse, en dernier recours, la pardonner ». Mais il est indispensable pour pouvoir pardonner que deux conditions soient réunies, je le cite :
 
-         « la détresse et l’insomnie du fautif, son repentir, ses remords
 
-         la reconnaissance de sa culpabilité et sa demande de pardon »,
 
J’ai même le sentiment que ce grand penseur fait parfois confusion entre l’oubli et le pardon lorsqu’il écrit, je cite : «  Le passé comme les morts a besoin de nous : il n’existe que dans la mesure où nous le commémorons. Si nous commençons à oublier les combattants du ghetto, ils seraient anéantis une deuxième fois. Nous parlerons donc de ces morts afin qu’ils ne soient pas anéantis, nous penserons à ces morts, de peur qu’ils ne retombent, comme disent les chrétiens, dans le lac obscur, de peur qu’ils ne soient à jamais engloutis dans les ténèbres ». C’est pourquoi les « survivants » n’ont pas à pardonner à la place des morts. Selon moi Jankélévitch fait là une confusion entre l’oubli et le pardon qui me paraissent être deux sentiments de nature différente.
 
Vous connaissez probablement la fin du récit de Simon Wiesenthal dans son livre « Les fleurs de soleil » lorsqu’en juin 1942, à Lemberg, un jeune SS à l’agonie, pour mourir en paix avec sa conscience, lui a confessé ses crimes contre les Juifs lui implorant son pardon. Il ne voulait pas mourir avant qu’un Juif ne lui ait pardonné, pardon que Wiesenthal a refusé de lui donner. Il est resté obsédé par son refus, ne cessant de se poser la question philosophico-religieuse : ai-je eu raison ou ai-je eu tort ?
 
Jacques Derrida pour lequel le pardon et le repentir ont été durant plusieurs années au centre du séminaire qu’il dirigeait à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, a une position beaucoup plus nuancée que celle de Jankélévitch.
 
Je résumerai sa position philosophique par quelques idées forces :
 
-         tout d’abord  chaque fois que le pardon est au service d’une finalité fut-elle noble ou spirituelle,  chaque fois qu’il tend à établir une normalité (entre nation, par exemple comme ce fut le cas du repentir du Japon vis-à-vis de la Corée, ou de communautés, comme ce fut pour l’Eglise catholique vis à vis de la Shoah), alors le pardon n’est pas pur. Je le cite : « Le pardon n’est ou devrait n’être ni normal, ni normalisant. Il devrait rester exceptionnel et extraordinaire, à l’épreuve de l’impossible, comme s’il interrompait le cours ordinaire de la temporalité historique ».
 
-         Il affirme aussi, et là me parait être l’essentiel de sa pensée sur ce sujet : « Oui, il y a de l’impardonnable, mais n’est-ce pas en vérité la seule chose à pardonner ». Il affirme également « qu’il n’y a de pardon, s’il y en a, que là où il y a de l’impardonnable », car  « que serait le pardon qui ne pardonnerait que le pardonnable ? »
 
-         Selon lui, le contexte juridique de l’imprescriptible (s’agissant entre autre des crimes contre l’humanité) n’est en rien équivalent au concept non juridique de l’impardonnable. On peut maintenir la notion de crime imprescriptible et pardonner néanmoins au coupable qui l’a commis.
 
-         S’opposant à la position de Jankélévitch il précise, je résume sa pensée : « si on ne devait pardonner qu’à celui qui se repent ce serait trop facile car on pardonnerait alors à un autre qu’à celui qui a commis le mal, on pardonnerait à quelqu’un qui a changé. Pour qu’il y ait pardon il faut au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels ».
 
-         Enfin résumant sa pensée, je le citerai à nouveau : « Le pardon pur doit être inconditionnel et pour avoir son propre sens, il ne doit avoir aucun sens, aucune finalité, aucune intelligibilité même. Le pardon est une folie de l’impossible ».
 
Voilà donc, en un survol rapide, les réflexions de quelques grands penseurs, de quelques uns de ceux dont l’intelligence et la fertile imagination furent mises au service de ce concept tout simple mais qui semble si complexe : « le pardon est-il de nature humaine et si oui, est-il possible à l’homme d’accorder son pardon pour des crimes tellement énormes qu’ils ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ? »
 
Je vous avais dit au début de mon exposé que je vous parlerai de moi afin de pouvoir formuler ce que personnellement je pense de ce concept. Et pourquoi vais-je ainsi parler de moi ? c’est que tout travail de réflexion est la révélation de soi, même dans le cas de ce travail dont le début ne fut pourtant que le résumé d’une compilation. C’est donc votre pardon que je vais solliciter pour étaler, maintenant devant vous, sans pudeur, ce que fut une période de ma vie.
 
Après ma déportation à Auschwitz et la « marche de la mort » j’ai été libéré à Prague où très malade j’ai été soigné de longues semaines à l’Hôpital Boulovska.
 
Sitôt que j’ai pu marcher, Véra l’infirmière qui s’occupait de moi, m’a invité à sortir avec elle, pour visiter sa ville. Alors que nous marchions dans les rues, bien lentement je dois dire, nous sommes arrivés sur une place où il y avait eu un bombardement. Des prisonniers, torses nus, gardés par un soldat, ramassaient les pierres éparses sur la place. Ce n’était plus les prisonniers que j’avais connus, ils étaient allemands ceux-là, ce n’était plus un SS ni un Kapo qui les gardait mais un Allié, un soldat tchécoslovaque. Me mêlant aux badauds qui regardaient cette scène en souriant car la victoire avait changé de camp, le gardien m’aperçu. A mon crâne encore tondu, à ma maigreur, aux vêtements dans lesquels je flottais, voyant tout de suite que je ne revenais pas d’une villégiature et voulant peut-être, par l’acte qu’il allait commettre, symboliquement venger toutes les victimes du nazisme et à travers elles ma propre souffrance, il a enlevé sa ceinture et a fouetté ces pauvres types en me regardant, comme s’il voulait me dire : « Tu vois, petit gars je les bats devant toi pour te venger de tout ce qu’ils t’ont fait subir ». Mais, contre toute attente, je n’ai pas pu regarder calmement cet acte de violence qu’au fond de moi je réprouvais. Les larmes aux yeux qu’alors je ne m’expliquais pas, je suis parti aussi vite que mes pauvres jambes pouvaient me porter. J’avais l’impression que tout recommençait. Certes ce n’était plus les mêmes prisonniers, ce n’était plus les mêmes gardiens, mais l’arme, le fouet, était la même, même si ce n’était plus la main des SS ou des kapos qui la maniait. Je sortais de l’enfer où la violence régnait en maître, j’avais appris durant tout ce temps ce que plusieurs vies mises bout à bout ne m’auraient peut-être pas enseigné, mais le gamin, que j’étais aussi resté au fond de mon cœur, avec ses illusions, croyait, du haut de ses dix-huit ans, que le monde allait enfin être beau et harmonieux et devant moi, tout recommençait ! Je croyais que les hommes seraient bons et généreux, il ne pouvait pas en être autrement, pensais-je avec candeur, puisque la bête immonde n’était plus…… et je voyais qu’il n’en était rien.
 
Plus tard, une fois revenu en France j’ai souvent revécu ce moment de ma vie et parfois une idée, comme un éclair me traversait l’esprit : « pourquoi es-tu parti si vite ? N’était-il pas normal après tout, que ceux qui ont décimé ta famille et t’ont traité comme une bête, comme un sous-homme, souffrent à leur tour ? ». Chaque fois, aussi vite qu’elle était venue, je chassais cette pensée que rapidement je trouvais monstrueuse. Voir souffrir sous les coups ces prisonniers allemands ne soulageait en rien ma propre souffrance et je puis dire en toute sincérité, que si ces prisonniers avaient été mes propres bourreaux ou ceux qui avaient assassiné mes parents et ma petite sœur, je n’aurai pas été soulagé pour autant. La vengeance ne fait pas revivre les morts.
 
J’ai ensuite vécu quarante années dans le silence de ce que fut Auschwitz, essayant, non d’oublier car c’eut été faire mourir les victimes une deuxième fois, mais de ranger dans un coin de ma mémoire la barbarie que peuvent commettre certains  hommes, afin de pouvoir mener une vie normale d’homme ordinaire.
 
Et puis, il y a vingt ans, grâce à l’intervention et à l’insistance d’une de mes amies, j’ai commencé, auprès des enfants des écoles, tel un compagnon du tour de France, ce que j’appelle mon travail de mémoire. J’ai pris mon bâton de pèlerin et ayant comme viatique mon passé concentrationnaire je suis allé vers eux, dans leur classe, à la recherche d’un dialogue au cours duquel je tente d’apporter une réponse aux diverses questions qu’ils se posent. Il ne se passe alors de jours sans que l’un d’entre eux ne me demande si j’ai pardonné à mes bourreaux, question à laquelle, immanquablement, je réponds sans hésiter par l’affirmative, puisque c’est ainsi que je le ressens. Mais je dois avouer que, jusqu’à ces dernières années, jusqu’à ce que je comprenne enfin ce qu’était, pour moi, le pardon, je trouvais cette réponse stupide et presque déplacée, car non fondée. Comment pouvais-je pardonner à l’histoire ? Elle fut ce qu’elle fut et je n’y pouvais rien changer.
 
Et pourtant, dans toutes les fibres de mon être, le pardon m’habitait sans que je puisse faire un lien quelconque avec le pardon religieux étant un athée convaincu.
 
Alors pourquoi étais-je comme cela ? Etais-je devenu fou, puisque pour Jacques Derrida, « la notion même de pardon est une folie » ?
 
Je me suis alors penché sur le travail de certains auteurs, dont ceux que j’ai cités, et malgré tous mes efforts, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante à mon questionnement, à mon désarroi devant cette certitude d’avoir pardonné et devant l’incertitude de savoir et comprendre pourquoi. Le pardon est-il du domaine de la philosophie, même si celle-ci est la science de la vie, où n’est-il pas plutôt du simple domaine de l’humain, du domaine du ressenti et non de l’explicable ?
 
Seuls les victimes peuvent pardonner, disaient Jankélévitch, ne pouvais-je pas alors m’identifier à celles-ci ? L’assassinat de mes parents et de ma petite sœur n’était-il pas mon propre assassinat ?
 
Que peut bien être ce pardon et que recouvre-t-il, puisque pardonner, ce n'est pas comprendre, excuser ? Comprendre, c'est réintégrer la faute dans l'ordre d'une nécessité, l'ordre d'une rationalité, c'est lui donner des raisons, et donc amenuiser ou supprimer la culpabilité du fautif.
 
Le pardon répond-il à cette image très élémentaire de « Quelle que soit ta demande, je te pardonne pour ce que tu as fait et nous voilà quittes »  Est-ce cela le pardon ?
 
Est-ce aussi, comme le précise Jacques Derrida, poursuivre le coupable en justice pour le mal qu’il a fait, puisqu’il mérite d’être puni pour cela, tout en lui accordant le pardon ?
 
Ou n’est-ce pas plutôt comme le précise Edgar Morin : pardonner pour permettre au coupable de s’amender. Pardonner pour rester un être humain. Pardonner pour résister à la cruauté du monde. Pardonner pour briser le cycle éternel de « vengeance-punition ».
 
Pardonner aussi, car, pour moi, c’est la plus belle expression de l’amour, pardonner c’est l’image du cœur et c’est en quelque sorte repousser l’animalité présente dans chacun de nous.
 
Pardonner c’est prendre en charge l'inexcusable laissant les circonstances atténuantes à la clémence du jury ! Et puis de quel droit s’arrogerait-on la certitude de se croire soi-même à l’abri de commettre des fautes ? Le Mahatma Gandhi n’a-t-il pas dit que « les hommes sont tout à la fois ombre et lumière » ?
 
Pardonner, comme le pense Paul Ricœur, c’est guérir la mémoire en profondeur, c'est la rendre moins obsessionnelle.
 
Et c’est ainsi que m’allongeant sur le divan du psy, je dirai que pour moi, accorder son pardon c’est encore plus que tout cela, car le véritable pardon, éloigné de toute religiosité et de tout calcul, se donne sans réfléchir, sans même se rendre compte qu’on le donne.=
 
Pardonner, c’est essentiellement n’avoir aucune haine, n’être habité par aucun esprit de revanche, pardonner c’est ne rechercher aucune vengeance. =
 
Pardonner, comme je l’entends, c’est être en paix avec soi-même, c’est être quiet avec soi, au fond de soi, du moins sur ce sujet. =
 
Pardonner c’est se faire, à soi-même un véritable cadeau, c’est essayer de se placer au-dessus de la mêlée négative des hommes tout en restant un être humain ordinaire. Pardonner loin d’être une faiblesse est, au contraire une force, car il est plus facile de haïr que de pardonner à ceux qui ont fait le mal.
 
En revanche, ne pas pardonner, c’est toujours penser à sa souffrance et ne connaître aucun repos. Ce serait, dans mon cas, vivre toujours à l’intérieur des camps et ne jamais en sortir, ce serait vivre dans la haine dont l’énergie ne conduit nulle part si ce n’est à la souffrance permanente.
 
Ne pas pardonner c’est donner raison aux bourreaux puisque c’est, en quelque sorte s’exclure de la communauté des hommes, c’est rester les sous-hommes qu’ils voulaient que nous soyons.
 
Savoir accorder son pardon sans aucune espèce de calcul, c’est ne plus être la victime mais devenir le vainqueur de son bourreau.
 
Ne pas pardonner enfin, et ce sera ma conclusion, c’est vivre dans la haine, c’est rechercher la vengeance et oublier le message du Mahatma Gandhi qui nous a légué cette belle pensée : « si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle »


Voir Blog de Sam Braun : http://www.sambraun.com/

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