Pour toi, à qui ma voix s'adresse, qui que tu sois, déteste un vil trafic ;
tu es humain,
aime tes frères, et non pas l'argent :
ne franchis pas cette limite du péché.
Dis à ces intérêts qui te furent si chers la parole de Jean Baptiste :
"Race de vipères, fuyez loin de moi ; vous êtes les fléaux de ceux qui possèdent et de ceux qui reçoivent ; vous donnez un instant de plaisir, mais ensuite votre venin met dans l'âme l'amertume et la mort ; vous barrez le chemin de la vie ; vous fermez les portes du royaume ; vous réjouissez un moment l'œil de votre vue, l'oreille de votre bruit, puis vous enfantez l'éternelle douleur."
Dis ainsi, et renonce à l'usure et aux intérêts ;
embrasse les pauvres de ton amour,
et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi.
C'est la pauvreté qui le fait te supplier et s'asseoir à ta porte ;
dans son indigence, il cherche un refuge auprès de ton or,
pour trouver un auxiliaire contre le besoin ;
et toi, au contraire, toi l'allié tu deviens l'ennemi ;
tu ne l'aides pas à s'affranchir de la nécessité qui le presse,
pour qu'il puisse te rendre ce que tu lui auras prêté,
mais tu répands les maux sur celui qui en est déjà accablé,
tu dépouilles celui qui est déjà nu,
tu blesses celui qui est déjà blessé,
tu ajoutes des soucis à ses soucis, des chagrins à ses chagrins :
car celui qui prend de l'or à intérêt reçoit sous forme de bienfait
des arrhes de pauvreté,
et fait entrer la ruine dans sa maison. ...Ne vis pas de cette vie inhumaine qui prend les dehors de la charité,
n'affecte pas de sauver avec ton or
tandis que d'intention et de cœur
tu perds celui qui s'est confié à toi.
L'oisiveté et la cupidité, voilà la vie de l'usurier :
Il ne connaît ni les travaux de l'agriculture, ni les soins du commerce ;
il demeure toujours assis à la même place,
engraissant son bétail à son foyer
il veut que tout croisse pour lui sans semailles et sans labour,
il a pour charrue une plume, pour champ un parchemin, pour semence de l'encre ;
sa pluie, à lui, c'est le temps, qui grossit insensiblement sa récolte d'écus ;
sa faucille, c'est la réclamation ;
son aire, cette maison où il réduit en poudre la fortune des malheureux qu'il pressure.
Ce qui est à tout autre il le regarde comme sien ;
il souhaite aux humains des besoins et des maux,
afin qu'ils soient forcés de venir à lui ;
il hait quiconque sait se suffire,
et voit des ennemis dans ceux qui n'empruntent pas.
Il assiste à tous les procès,
afin de découvrir un homme que pressent des créanciers,
et suit les gens d'affaires comme les vautours suivent les armées ;
il promène sa bourse de tous côtés,
il présente l'appât à ceux qu'il voit suffoquer,
afin que si la nécessité les force d'ouvrir la bouche,
ils avalent en même temps 1'hameçon de l'intérêt.
Chaque jour il calcule son gain, et jamais sa cupidité n'est assouvie ;
il s'indigne contre l'or qui se trouve dans sa maison,
parce qu'il est là oisif et stérile ;
il imite l'agriculteur qui vient sans cesse
demander de la semence à ses greniers ;
il ne laisse pas de repos à ce malheureux or,
mais il le fait passer sans relâche de main en main.
Aussi voit-on souvent un homme extrêmement riche
n'avoir pas même une pièce d'argent à la maison ;
ses espérances sont sur des parchemins,
tout son bien est en contrats,
il n'a rien et il tient tout ;
il prend la vie au rebours de la parole de l'apôtre,
donnant tout à ceux qui lui demandent,
non par sentiment d'humanité, mais par avarice.
Il accepte une pauvreté temporaire,
afin que son or,
après avoir travaillé comme un esclave infatigable,
lui revienne avec un salaire.
....
Donne, et je te rendrai, s'écrie Dieu dans les Évangiles,
dans ce contrat commun de toute la terre,
écrit par quatre évangélistes au lieu d'un scribe,
et qui a pour témoins,
depuis les jours du salut, tous les chrétiens.
Ta garantie est le paradis, gage précieux.
Que si là même tu cherches des sûretés,
l'univers entier appartient à ce débiteur de bonne volonté.
Étudie avec attention les ressources de celui qui demande ton bienfait,
et tu découvriras la richesse.
La moindre mine d'or est à ce débiteur ;
toutes les mines d'argent, de cuivre et d'autres métaux,
sont une partie de son domaine.
Lève les yeux vers le vaste ciel,
contemple la mer sans bornes,
cherche à connaître l'immensité de la terre,
compte les animaux qu'elle nourrit ;
voilà les biens,
voilà les esclaves de celui que tu crois pauvre et que tu méprises ;
Sois sage, ô humain ;
n'outrage pas ton Dieu,
ne fais pas de lui moins d'estime
que de ces banquiers
dont tu acceptes sans hésiter la caution ;
donne à un garant qui ne meurt pas ;
fie-toi à un contrat qui ne se voit pas,
qui ne se déchire pas ;
ne réclame pas d'intérêts,
ne trafique pas de ton bienfait,
et tu verras Dieu te rendre grâce
et ajouter à sa dette.... L'usurier le plus éhonté prend mille peines pour doubler son argent ;
et Dieu, de son plein gré, donne le centuple à quiconque ne pressure pas son frère.
Écoute le conseil de ce Dieu, et tu recevras des intérêts assurés.
Pourquoi, outre que tu te rends coupable, te consumes-tu en soucis ?
Calculant les jours,
comptant les mois,
songeant au capital,
rêvant des intérêts,
craignant le jour de l'échéance,
de peur qu'il ne soit stérile
comme une moisson frappée de la grêle,
l'usurier épie les affaires de son débiteur,
ses voyages,
ses mouvements,
ses pas,
son commerce ;
si une rumeur sinistre se répand,
que tel ou tel est tombé dans les mains de voleurs
ou qu'un coup soudain a changé son aisance en pauvreté,
le voilà assis joignant les mains,
il ne cesse de gémir,
il verse des ruisseaux de larmes ;
il déroule le parchemin,
il pleure son or sur les caractères,
et tirant le contrat de son armoire,
comme la robe d'un fils qui n'est plus,
il sent à cette vue s'éveiller en lui une douleur plus cuisante.
« Renonce, ô homme, à cette inquiétude dangereuse,
quitte cet espoir qui te mine,
ne perds pas ton capital en courant après les intérêts ;
tu demandes au pauvre des revenus et de nouvelles richesses,
et tu ressembles à un homme
qui voudrait obtenir des monceaux de blé
d'un champ aride, brûlé par la sécheresse,
ou de riches grappes
d'une vigne sur laquelle a passé un nuage chargé de grêle,
ou des enfants d'un ventre stérile,
ou un lait nourrissant de femmes qui n'ont pas enfanté.
Nul ne tente ce qui est contre nature, ce qui est impossible ;
car, outre la vanité des efforts, on prête encore à rire.
Dieu seul est tout-puissant ;
lui qui trouve la voie de ce qui semblait impossible
et qui exécute ce qu'on n'osait ni espérer ni attendre,
tantôt ordonnant à la source de couler du rocher,
tantôt faisant tomber du ciel un pain nouveau et miraculeux,
tantôt adoucissant l'amère Mara par le contact d'une baguette,
fécondant le sein stérile d'Élisabeth,
donnant à Anne Samuel et à Marie
le premier enfant né d'une vierge.
Voilà les œuvres uniques de la main toute-puissante.Ne demande pas un produit au cuivre et à l'or, matières stériles ;
ne force pas la pauvreté à faire œuvre de richesse,
ni celui qui te demande un capital à rendre des intérêts.
Ne sais-tu donc pas que la demande d'un prêt
n'est qu'une demande d'aumône déguisée ?
Aussi le livre de la loi,
qui nous conduit dans les voies de la piété,
ne se lasse pas d'interdire l'usure :
Si tu prêtes de l'argent à ton frère, tu ne le presseras pas.
Et la grâce, cette source inépuisable de charité, commande la remise des dettes ;
ici elle dit avec bonté :
"Ne prêtez pas à ceux de qui vous espérez recevoir" ;
ailleurs, dans la parabole,
elle châtie amèrement le serviteur impitoyable
qui ne se laisse pas fléchir par les supplications de son compagnon
et ne lui remet pas une faible dette de cent deniers,
lui qui avait obtenu la remise de dix mille talents.
Notre Sauveur,
celui qui nous enseigne l'amour,
offrant à ses disciples une règle et un modèle de courte prière,
y a fait entrer les paroles qui suivent,
comme les plus nécessaires
et les plus efficaces pour fléchir Dieu :
« Et remettez-nous nos dettes
comme nous 1es remettons nous-mêmes
à ceux qui nous doivent. »
Comment donc prieras-tu, toi, l'usurier ?
De quel front demanderas-tu une grâce à Dieu,
toi qui reçois toujours et ne sais pas donner ?
Ignores-tu que ta prière ne fait que rappeler ton inhumanité ?
Qu'as-tu pardonné pour venir demander le pardon ?
Quand as-tu fait miséricorde,
toi qui invoques le Dieu miséricordieux ?
Si tu donnes une aumône,
n'est-elle pas le fruit de tes rapines cruelles,
n'est-elle pas grosse des malheurs,
des larmes, des soupirs d'autrui ?
Si le pauvre savait l'origine de cette aumône que tu lui offres,
il ne l'accepterait pas ;
il lui semblerait qu'il va goûter
à la chair de ses frères et au sang de ses proches ;
mais il te tiendrait ce langage plein d'une noble liberté :
« 0 homme,
ne me nourris pas des larmes de mes frères ;
ne donne pas au pauvre ce pain,
fruit des gémissements de ses compagnons de misère ;
remets à ton semblable
ce que tu as injustement exigé de lui,
et je te rendrai grâce.
Que sert-il que tu consoles un malheureux,
si tu en fais mille ?
S'il n'y avait pas un tel nombre d'usuriers,
il n'y aurait pas un tel nombre de pauvres.
Dissous ta confrérie,
et nous pourrons tous nous suffire."
Partout on accuse les usuriers,
et rien ne peut guérir cette plaie,
ni la loi, ni les prophètes, ni les évangélistes :
« Écoutez ceci, dit Amos,
vous qui réduisez en poudre les pauvres
et qui faites périr ceux qui sont dans l'indigence,
vous qui dites :
Quand seront passés ces mois où tout est à bon marché,
afin que nous vendions nos marchandises ? »
En effet, les pères sont moins heureux de voir des enfants leur naître
que les usuriers ne sont joyeux de voir les mois se remplir.Ils donnent à leur péché des noms respectables,
et appellent leur trafic « humanité ».
Lui, humain ?
Mais n'est-ce pas le paiement des intérêts
qui renverse les maisons et épuise les fortunes ?
qui réduit des hommes libres à vivre plus mal que des esclaves ?
qui pour un plaisir de quelques instants remplit d'amertume le reste de la vie ?
Les oiseaux se réjouissent des embûches du chasseur ;
les grains qu'il répand pour eux
leur font aimer et fréquenter des lieux
où ils trouvent une abondante nourriture ;
mais bientôt ils sont pris et périssent dans les pièges :
De même celui qui reçoit de l'argent à intérêt
se trouve quelque temps dans l'aisance,
mais se voit ensuite banni du foyer paternel.
La pitié n'habite pas dans ces âmes criminelles et cupides ;
ils voient la maison même de leur débiteur mise en vente,
et ne sont pas attendris,
mais ils pressent sans relâche le marché,
afin de recouvrer plus promptement leur or
et d'enchaîner dans leurs liens un autre malheureux :
tels ces chasseurs actifs et insatiables
qui entourent de leurs filets une vallée tout entière,
et, après avoir pris tout le gibier,
transportent leurs toiles dans un autre vallon,
puis dans un autre encore,
jusqu'à ce qu'ils aient dépeuplé les montagnes.
De quels yeux un pareil homme peut-il regarder le ciel ?
Comment ose-t-il demander le pardon de ses fautes ?
Ou n'est-ce pas par sottise
qu'il ajoute à sa prière
ces mots que nous a enseignés le Sauveur :
« Remettez-nous nos dettes
comme nous les remettons nous-mêmes
à ceux qui nous doivent » ?
Oh ! combien de malheureux, à cause de l'usure,
ont brisé leur cou dans un lacet !
Combien se sont précipités dans le courant des fleuves,
ont trouvé la mort plus douce que leur créancier,
et ont laissé des enfants orphelins
sous la tutelle d'une mauvaise marâtre,
la pauvreté !
Mais alors même
ces honnêtes usuriers n'épargnent pas la maison déserte ;
ils tourmentent des héritiers qui n'ont peut-être recueilli
que la corde funeste,
ils réclament de l'or à ceux qui ne trouvent que le pain de l'aumône
et quand on leur reproche (quoi de plus juste ?) la mort du débiteur,
quand pour les faire rougir on leur rappelle le lacet fatal,
ils n'ont même pas honte de ce qu'ils ont fait,
leur âme n'en est pas émue,
mais un sentiment cruel leur dicte d'impudentes paroles :
«;;Cet insensé,
né sous une mauvaise étoile,
a été conduit par sa destinée à une mort violente. »
Car nos usuriers sont philosophes,
et ils se font les disciples des astrologues d'Égypte,
quand il leur faut justifier
leurs actions abominables et leurs meurtres.Il faut répondre à l'usurier :
«C'est toi qui es la naissance fatale, la funeste influence des astres.
Si tu avais adouci sa peine, si tu lui avais remis une part de sa dette,
si tu avais réclamé l'autre sans rigueur,
il n'aurait pas détesté cette vie de tourments,
il ne serait pas devenu son propre bourreau.
De quel œil, au jour de la résurrection,
verras-tu celui que tu as fait périr ?
Alors un repentir inutile se saisira de toi,
alors viendront les profonds gémissements
et le châtiment inévitable.
Ni l'or ne courra à ton aide,
ni l'argent ne te portera secours ;
mais ce trafic d'intérêts sera pour toi plus amer que le fiel.
Ce ne sont pas là des paroles pour t'effrayer,
mais des faits véritables,
qui attestent le jugement
avant même que tu l'aies subi,
et dont tout humain sage et prévoyant doit se garantir. »Vous ne savez pas pour qui vous entassez,
pour qui vous prenez tant de peines.
Mille accidents, mille calamités vous menacent ;
les voleurs, les pirates infestent la terre et la mer ;
craignez que, sans conserver votre or,
vous n'augmentiez le nombre de vos péchés.
« Ah! disent-ils cet homme nous est insupportable
(car je sais ce que vous murmurez entre vos dents,
moi qui vous fais comparaître sans cesse devant cette chaire) ;
il en veut à ceux qui sont dans le besoin et attendent le bienfait.
Allons, nous ne prêterons plus ; et comment ces malheureux pourront-ils vivre ? »
Langage digne de la conduite,
réponse bien faite
pour ces hommes que les ténèbres de l'argent aveuglent ;
ils n'ont pas même l'intelligence assez forte
pour comprendre ce qu'on leur dit.
Ils entendent à rebours les conseils qu'on leur donne :
tandis que je leur parle,
ils menacent de ne plus prêter à ceux qui sont dans le besoin,
et murmurant tout bas
ils menacent de fermer leur porte aux malheureux.
Avant tout, je proclame à haute voix qu'il faut donner,
mais j'engage aussi à prêter ;
car le prêt est une seconde forme de don ;
mais il faut prêter sans intérêt ni usure,
comme le commande la parole divine.
Le même châtiment est réservé
à celui qui ne prête pas et à celui qui prête avec intérêt ;
l'un est convaincu d'inhumanité,
l'autre de trafic déloyal,
mais ces hommes vont d'un extrême à l'autre,
lorsqu'ils déclarent qu'ils ne donneront plus d'aucune façon.
C'est là une opposition impudente,
une folle résistance à la justice,
une lutte et une guerre contre Dieu.