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Dimanche 14 octobre 2007 7 14 /10 /2007 23:59

"Ne nous soumets pas à la tentation"


καὶ
μὴ εἰσενέγκῃς
ἡμᾶς

εἰς πειρασμόν,

et
ne nous fais pas entrer 
(texte grec)
ou fais que nous n'entrions pas
(texte araméen)
en tentation


tentation-SAULIEUkten.jpg Ainsi donc, jésus nous inviterait à demander à Dieu, notre Père du Ciel, de ne pas nous faire entrer en tentation ou de ne pas nous soumettre à la tentation !
Certes, pendant la véillée pascale, la liturgie catholique fait chanter : "O Felix Culpa" (O heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur !)

Ainsi donc Dieu nous ferait entrer en tentation, qui sait, avec peut être l'espoir que nous tombions..pour faire éclater la puissance de son Amour rédempteur en Jésus ?

Cette vision des choses qu'induit très nettement la formule "ne nous soumets pas en tentation" est contredite dans l'Ecriture :

"Ne dis pas : c'est à cause du Seigneur que je me suis écarté"
(Ecclés.).

« Veillez et priez afin de ne pas tomber [succomber] au pouvoir de la tentation »
(Mt 26.41 ; Mc 14.38 ; Lc 22.40).


"Que nul, quand il est tenté, ne dise : ‘Ma tentation vient de Dieu.’
Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne.
Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit »

(Jc 1.13-14).


De nombreux auteurs vont dans le même sens :


Origène écrit : "Il répugne de supposer que Dieu induise quiconque en tentation... Combien n'est-il pas absurde de supposer que Dieu bon qui ne peut porter de mauvais fruits expose quelqu'un au mal?"

Tertullien précise: "Ne nous induis pas en tentation, c'est-à-dire ne souffre pas que nous soyons tentés".

Saint Cyprien explique qu'il est nécessaire de prier en disant: "Et ne souffre pas que nous soyons induits en tentation".

Saint Augustin fait remarquer que beaucoup utilisent cette dernière formule, "car Dieu n'induit pas lui-même mais souffre que nous soyons induits" en nous retirant son aide à cause de nos péchés
.

Saint Thomas d'Aquin donne cette dernière explication.

Sainte Thérèse d'Avila écrit à propos du Pater : "Demandons (à Dieu) qu'il ne permette pas que nous succombions à la tentation".


Au XVIIe siècle, le Père Médaille précise que "nous prions (Dieu) de ne pas souffrir que nous commettions (des péchés) à l'avenir en succombant à la tentation"

Bossuet, commentant la même sixième demande, dit qu' "il faut entendre : ne permettez pas que nous y entrions (en tentation)".

.................................................................

tentation-gethsemani.jpg


Il est certain que le texte grec peut difficilement se traduire autrement qu'en mettant Dieu en cause : ne nous fais pas entrer en tentation.

Mais l'exégèse moderne est arrivée à la conviction que les Evangiles et notamment les Synoptiques ont été assemblés à partir de morceaux plus ou moins importants (les logia) , écrits assez rapidement après la mort-résurrection de Jésus et surtout écrits en araméen, la langue parlée au temps de Jésus.

Comme l'hébreu, l'araméen possède une conjugaison particulière, le causatif, qui exprime à la fois la cause et l'effet : au causatif, "entrer", signifie "faire entrer".
La négation placée devant le causatif peut s'appliquer soit à la cause soit à l'effet, selon le contexte ou le jugement du lecteur : on aura ainsi "ne pas faire entrer" ou "faire ne pas entrer".
Le sens réel du texte hébreu perdu du Pater aura été : "fais que nous n'entrions pas en tentation". Le traducteur grec, ne pouvant rendre sans s'écarter du mot à mot une nuance que lui-même, sémite, sentait en grec, s'en est tenu à un décalque servile.
D'où le problème.  

               

Voici quelques détails émanant de l'Association des amis de Jean Carmignac* :

...Limitons-nous à la sixième de­mande, « et ne nos inducas in ten­tationem », traduite actuellement par « et ne nous soumets pas à la tentation » (À propos du texte la­tin Jean Carmignac explique que ce n’est qu’un décalque d’une tour­nure latino-grecque; et qu’il faut la comprendre à travers l’original sémitique).
            Ce contre quoi se rebelle l’abbé Carmignac c’est la chose suivan­te : le peuple de Dieu se voit pro­poser une formule différente de celle utilisée par des générations durant des siècles, toute insuffisante qu’elle était. Son attention est ainsi attirée sur celle-ci; il est donc en droit de penser que cette formule est meilleure. Or cette for­mule est inadmissible, blasphéma­toire même ne craint pas d’écrire l’abbé Carmignac, suivant en cela certains anciens Pères: « Si Dieu exerce le moindre rôle positif dans la tentation, il ne peut plus être infiniment saint, puisqu’il contri­bue par la tentation à inciter au péché, et il ne peut plus être infini­ment bon, puisqu’il contribue à entraîner ses enfants de la terre vers le plus grand des malheurs ». Et, faisant appel à l’ « analogie de la foi », l’abbé Carmignac s’appuie sur la Bible, épître de saint Jacques (1, 13) : « Que nul ne dise, s’il est tenté, ‘c’est Dieu qui me tente’. »
            Alors comment traduire ? L’abbé Carmignac se réfère à la place de la négation dans la phrase. Une des formes du verbe hébraïque (par simple addition ou modification d’une syllabe dans le mot) est le causatif. Par exemple : manger (forme simple) et faire manger (forme causative) c’est-à-dire nourrir. Ici, entrer et faire entrer. La négation avec un causatif : (ne pas) (faire entrer) peut se com­prendre suivant que l’on fait por­ter la négation sur le premier ou le second terme : (ne pas faire) (entrer) ou (faire) (ne pas entrer),
            Ici il faut choisir le second ter­me de l’alternative et compren­dre « et fais que nous n’entrions pas dans la tentation », ou peut­-être mieux, « et garde-nous d’en­trer dans la tentation », formule qui a l’avantage de garder le mê­me nombre de pieds (12) que « et ne nous soumets pas à la tenta­tion », ce qui permettrait de l’in­sérer sans frais dans le Pater chanté en français: Nous avons proposé cette dernière formule aux évêques de France.
            Ainsi, en cette vingtième année de la mort de l’abbé Carmignac, en cette quarantième année de l’apparition de cette traduction, (Pâques 1966-2006, symbolisme des 40 ans du désert) nous avons la sainte espérance que la traduc­tion actuelle sera redressée. C’est en tout cas l’objet de la supplique que l’Association des Amis de l’Abbé Jean Carmignac a adres­sée à la totalité des évêques de France en décembre 2005.

Toujours, en s’appuyant sur l’araméen, certains suggèrent dans le même sens de traduire de façon assez littérale : "Ne nous laisse pas entrer en tentation", une expression que l’on retrouve dans l’exhortation parallèle de Jésus à Gethsémani : "Veillez et priez afin de ne pas entrer en tentation." (Mt 26,41)

La traduction :
"fais que nous n'entrions pas en tentation"
ou "garde nous d'entrer en tentation"
semble donc préférable
et plus cohérente avec l'ensemble de l'Evangile.

Cette traduction est souvent présentée comme plus littérale, ce qui expliquerait son caractère déroutant. Or, ce n'est pas vrai. Le concept même de "soumission" n'a strictement aucun appui dans le texte original. C'est une invention. Dans la Bible, il n'est pas question d'être soumis ou de soumettre à la tentation. Mais d'être emporté, entraîné (dans le Notre Père) ou d'entrer, de pénétrer (à Gethsémani). L'image sous-jacente n'est pas celle d'un trou dans lequel on tombe, mais plutôt d'un seuil que l'on franchit.

Cela est pleinement dans la logique d'un récit ancestral, celui de la tentation de Caïn, meurtrier de son frère (3) : "Le péché n'est-il pas à ta porte, tapi comme une bête qui te convoite ?" C'est également conforme à l'idée symétrique, qui est celle de la fidélité. Dans l'Ancien Testament comme dans le Nouveau, est juste celui qui marche dans les voies du Seigneur, est disciple celui qui suit le Maître. La tentation est de changer d'orientation, de marcher à l'envers.
(Famille chrétienne)

______________________
*
Carmignac.jpeg L'abbé Jean Carmignac, disparu en 1986 à l'âge de 72 ans à Paris, a consacré sa vie à l'étude des textes des évangiles. Dès le séminaire il avait commencé l'étude de l'hébreu. En 1955 une bourse d'étude lui avait permis de faire un séjour à l'École biblique et archéologique française de Jérusalem fondée en 1890 par le père Lagrange. Là il s'intéressa aux documents récemment découverts dans les grottes de Qumrân, sur les bords de la mer Morte, et fut un des premiers à participer à leur publication en français ; depuis lors il ne cessa de les comparer aux textes des évangiles, en tirant des conclusions d'un intérêt capital.

L'abbé Carmignac soulignait que l'hébreu et l'araméen tels qu'on les écrivait à Qumrân entre le IIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle de l'ère chrétienne étaient les langues que Jésus avait pratiquées. Afin de faciliter la comparaison entre l'évangile de Marc et certains textes esséniens, il eut, vers 1963, l'idée de traduire cet évangile sous forme de rétroversion, c'est-à-dire dire du grec vers l'hébreu. « Au bout d'une journée de travail, écrit‑il, je fus ébahi de ce que je pressentais, je me suis rendu compte que sans aucun doute, saint Marc avait été écrit en hébreu. Les mots sont grecs mais la structure des phrases est hébraïque ».

Cette hypothèse orienta une grande partie de son activité et de ses recherches autour du texte des trois évangiles synoptiques. Elle lui permit de corriger certaines erreurs et divergences qui semblaient exister entre ces trois textes, erreurs dues à une mauvaise lecture du texte hébreu primitif, non vocalisé au ler siècle. Pour assurer ses positions il rechercha dans les bibliothèques du monde entier les rétroversions hébraïques des évangiles qui avaient été faites avant lui. Il en trouva des centaines et commença à publier les plus complètes. Il en arriva ainsi à la conclusion que, contrairement à ce que l'on professait depuis le tout début du vingtième siècle, les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) avaient été écrits à une date très proche de la mort et de la résurrection du Christ, ce qui montre que les évangiles nous offrent les paroles et les actes mêmes du Christ et qu'ils ne sont pas le produit de communautés pieuses du tournant du IIe siècle ce qui laisserait à chacun la latitude de faire un choix parmi les textes qu'ils nous apportent.

C'est lui qui fonda en 1958 la Revue de Qumrân qu'il dirigea jusqu'à sa mort et qui continue après lui à publier les études des spécialistes de ces questions. Il participa aux séances de travail de la commission chargée de préparer les traductions françaises des textes liturgiques après le Concile de Vatican II. Toutefois, les solutions que ses grandes connaissances linguistiques lui permettaient de proposer ne furent pas souvent adoptées. Comme l'a écrit l'évêque de son diocèse d'origine « il connut un véritable drame de conscience face à certaines traductions qu'il récusait en savant et en prêtre ». Il s'agit notamment de la traduction de la sixième demande du Pater Noster : la version proposée (version actuelle) lui paraissait une injure à Dieu. Attribuer au Père le désir malsain de nous tenter, ce qui, en bon français signifie chercher à séduire, tendre un piège était pour lui blasphématoire. Et puisque l'Écriture affirme explicitement que « Dieu ne tente personne » (Jacques 1,13), il semble absurde que Jésus nous ait prescrit de demander au Père de ne pas faire ce dont il est moralement incapable. Il fut alors chassé de la paroisse dans laquelle il exerçait son ministère paroissial. C'est alors qu'il écrivit sa magnifique thèse sur le Notre Père, thèse qu'il soutint avec succès le 29 janvier 1969 à l'Institut catholique de Paris devant le cardinal Daniélou. L'abbé Carmignac demanda et obtint l'autorisation de réciter le Pater en latin pour ne pas utiliser la traduction officielle de ce verset.

Ces travaux scientifiques de haut niveau ne l'empêchaient pas de participer à l'apostolat paroissial, dans la paroisse Saint-François‑de‑Sales (Paris) qui l'avait accueilli et où il était vicaire à mi‑temps. Il disait :

Un prêtre se dessèche,
s'il se consacre exclusivement à ses études ».
On le voyait souvent au confessionnal ou au chevet des malades. « 

Jusqu'à son dernier jour il poursuivit ses recherches, prit part à de nombreux congrès d'exégèse organisés à l'étranger où sa contribution était hautement appréciée, prononça maintes conférences sur ses découvertes pour aider les fidèles à une meilleure compréhension de l'évangile. Il supporta avec patience les humiliations que lui infligèrent de nombreux confrères français. « Cela n'est que l'extérieur, disait‑il, le principal est la vie de l'âme. Mais elle reste le secret de Dieu ».

 

 


 

 


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