voir : "La naissance d'une Espérance" (lien)
"Dialogue sur la Vie"
entre le Cardinal Carlo Maria Martini
et le professeur Ignazio Marino
voir
1.La fécondation médicalement assistée (lien)
2. la fécondation hétérologue (lien)
3. la recherche sur les cellules souches embryonnaires
4. les embryons congelés existants (lien)
5.-Les Adoptions par des personnes seules
MARINO
Il y a ensuite d'autres problèmes, liés au développement de la vie, en particulier au souci que la société doit avoir pour les enfants qui n'ont pas de famille. Dans ces cas s'ouvre la possibilité de l'utilité, et je dirais même de la nécessité d'une adoption. Aujourd'hui en Italie les adoptions ne sont pas admises pour les orphelins de naissance et, plus généralement, la législation est très complexe et rend difficile tout type d'adoption. Je me demande si, d'un point de vue éthique, il est préférable qu'un enfant, orphelin ou abandonné par ses parents, passe sa vie dans une institution ou dans la rue plutôt que d'avoir une famille monoparentale. Sommes nous certains que c'est le juste chemin pour garantir la meilleure croissance possible à cet enfant? Du reste, si un parent reste veuf, même à la naissance du premier enfant, personne ne pense que l'enfant ne doit pas continuer à vivre dans son noyau familial même s'il n'y a qu'un parent. Ou encore, l'Église soutient qu'en présence d'un fœtus, dans toute circonstance on doit inviter la femme à aller jusqu'au bout de sa grossesse, que le père soit absent ou non, et donc il s'agira de soutenir une mère qui dans les faits est isolée. Pourquoi alors ne pas soutenir aussi les adoptions pour les orphelins, une fois qu'on vérifie la motivation, les moyens et les capacités du géniteur potentiel à assurer une croissance sereine à l'enfant adopté?
MARTINI
Vous posez des questions sérieuses et raisonnables sur un thème complexe, à propos duquel je n'ai pas d'expérience suffisante. Mais je pense que le point de départ est la condition que vous exprimez à la fin. C'est-à-dire qu'il faut s'assurer que celui qui prend en charge l'enfant adopté ait les justes motivations et aussi les moyens et les capacités de lui assurer une croissance sereine.
Qui se trouve dans une telle condition? Certainement, d'abord, une famille composée d'un homme et d'une femme sages et mûrs et capables d'assurer aussi des relations intra-familiales favorisant l'épanouissement de l'enfant à tous points de vue. À défaut de ce cadre, il est clair que d'autres personnes aussi, et à la limite même des isolés, pourraient donner de fait certaines garanties essentielles. Je ne me limiterais donc pas à une seule possibilité, mais je laisserais les responsables apprécier quelle est la meilleure solution de fait, ici et maintenant, pour ce garçon ou pour cette fille. Le but est d'assurer au maximum les conditions favorables concrètement possibles. S'il y a donc la possibilité de choisir, il faut choisir pour le mieux.
6.- La question de l'avortement
MARINO
Un des thèmes les plus difficiles à aborder, sur lesquels on s'interroge sans cesse justement à cause de sa délicatesse et de sa complexité, est celui de l'avortement. En Italie l'État a réglé la matière, en s'efforçant de conjuguer le principe d'autodétermination des femmes avec la liberté de conscience des médecins qui peuvent choisir l'objection.
Pendant ces années en Italie nous avons pu constater les effets de la législation sur l'avortement. Même si chacun de nous reconnaît que l'avortement est toujours une défaite, personne ne peut nier que la loi a permis de réduire le nombre global des avortements et de garder sous contrôle les avortements clandestins, en évitant aux femmes de risquer leur vie suite à des pratiques telles que la perforation de l'utérus opérées par des « sages femmes» pour provoquer l'avortement.
Face à des cas extrêmes comme la violence subie par une femme, une grossesse pour une adolescente de onze ou douze ans, le manque de possibilités économiques pour élever un enfant, quelle est la position de
l'Église ? Si on admet le principe du moindre mal et, comme l'Église catholique le suggère, celui de confier la réponse à l'intimité de sa propre conscience (<< conscientia perplexa » : cette condition où un homme ou une femme parfois se trouvent à faire face à des situations qui rendent le jugement moral incertain et la décision difficile), ne serait-il pas éthiquement correct d'expliquer ce point de vue? Et de le soutenir ouvertement?
MARTINI
Le thème est très douloureux et de fait souvent vécu dans la souffrance. Certes, il faut d'abord vouloir faire tout ce qui est possible et raisonnable pour défendre et sauver toute vie humaine. Mais cela n'empêche pas qu'on puisse et qu'on doive réfléchir sur les situations très complexes et diversifiées qui peuvent se produire, et chercher dans toute circonstance ce qui est le meilleur pour protéger et promouvoir concrètement la vie humaine. Mais il est important de reconnaître que la continuation de la vie humaine physique n'est pas en soi le principe premier et absolu. Sur lui prime celui de la dignité humaine, dignité qui dans la vision chrétienne et de nombreuses religions comporte une ouverture à la vie éternelle que Dieu promet à l'homme. Nous pouvons dire que dans cette ouverture réside la dignité définitive de la personne. Même celui qui n'aurait pas cette foi, pourrait toutefois comprendre l'importance de ce fondement pour les croyants et en tout cas le besoin d'avoir des raisons de fond pour soutenir toujours et partout la dignité de la personne humaine.
Les chrétiens trouvent leurs raisons fondamentales dans les mots de Jésus, lequel affirmait que « la vie vaut plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement» (cfr Matthieu 6,25), mais il exhortait à ne craindre rien «de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l'âme» (cfr Matthieu 10,28). La vie physique doit donc être respectée et défendue, mais elle n'est pas la valeur suprême et absolue. Dans l'évangile selon Jean, Jésus proclame: « Je suis la résurrection (et la vie). Qui croit en moi, même s'il meurt, vivra» (Jean 11,25). Et saint Paul ajoute: « J'estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous» (Romains 8,18). Il y donc une dignité de l'existence qui ne se limite pas à la seule vie physique, mais regarde vers la vie éternelle.
Cela dit, il me semble que, même sur un thème douloureux comme celui de l'avortement (qui, comme vous le dites, représente toujours une défaite), il est difficile pour un Etat moderne de ne pas intervenir du moins pour empêcher une situation sauvage et arbitraire. Et il me semble difficile que dans des situations comme les nôtres, l'Etat ne puisse pas faire la différence entre des actes que l'on peut poursuivre pénalement et des actes pour lesquels il convient de ne pas entamer de poursuites pénales. Cela ne veut nullement dire une « licence de tuer », mais seulement que l'Etat ne croit pas opportun d'intervenir dans tous les cas possibles, mais qu'il s'efforce de diminuer les avortements, de les empêcher par tous les moyens, surtout quelque temps après le début de la grossesse, et qu'il s'engage à diminuer le plus possible les causes de l'avortement et à exiger des précautions afin que la femme qui déciderait en tout cas d'accomplir cet acte, particulièrement dans la période non punissable, n'en soit pas gravement atteinte au point de vue physique jusqu'à se trouver en danger de mort. Cela arrive surtout, comme vous le rappelez, dans les avortements clandestins, et donc il est, tout bien réfléchi, positif que la loi ait contribué à les réduire et tenté de les éliminer.
Je comprends qu'en Italie, avec l'existence d'un Service National de Santé, cela comporte une certaine coopération des structures publiques à l'avortement. Je vois toute la difficulté morale de cette situation, mais je ne saurais pas en ce moment quoi suggérer, puisque, probablement, toute solution recherchée comporterait des aspects négatifs. Pour cette raison l'avortement reste toujours quelque chose de dramatique, qui ne peut nullement être considéré comme un remède à la surpopulation, comme cela me semble le cas dans certains pays.
Naturellement je n'entends pas inclure dans ce jugement ces situations-limites, elles aussi très douloureuses et peut-être rares, mais qui peuvent se présenter de fait, quand un fœtus menace gravement la vie de la mère. Dans des cas pareils, il me semble que la théologie morale depuis toujours a soutenu le principe de la légitime défense et du moindre mal, même s'il s'agit d'une réalité qui montre le drame et la fragilité de la condition humaine. Pour cette raison l'Église a aussi déclaré héroïque et exemplairement évangélique le geste de ces femmes qui ont choisi d'éviter tout dommage à la vie en gestation, même au prix de leur vie.
Je ne parviens pas, en revanche, à appliquer ce principe de la légitime défense et/ou du moindre mal aux autres cas avancés par vous, et je ne ferais pas valoir le principe de la « conscientia perplexa », dont je ne sais pas bien ce qu'elle signifie. Il me semble que même dans les cas où une femme ne peut pas, pour des raisons diverses, assurer le soin de son enfant, il ne doit pas manquer d'institutions qui s'offrent pour l'élever et le soigner. Mais en tout cas, je pense qu'il faut respecter toute personne qui, peut-être après une longue réflexion et beaucoup de souffrance, dans ces cas extrêmes, suit sa conscience, même si elle se décide pour une chose que moi-même je ne peux pas approuver.
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