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Vendredi 11 mai 2007

Je me permets de publier l'intégralité d'un "commentaire" reçu à propos de mon article "Prêtre et Amour (3)

"A propos du dernier texte de Benoît XVI (1)

 
Ce qui est [le] plus dangereux […] c'est l'esprit même du catholicisme, cet esprit intraitable…[…] Le catholicisme, j'en ai bien peur, n'adoptera jamais la société nouvelle il n'oubliera jamais la position qu'il a eue dans l'ancienne…[…] Le même esprit qui a perdu la Restauration perdra toujours j'en ai bien peur, le clergé et, malheureusement avec lui, la religion. (Lettre de Tocqueville à Corcelle, 15 novembre 1843)
 
Dans La démocratie en Amérique, Tocqueville, qui était agnostique, mais restait marqué par le catholicisme de son milieu et de son enfance, se penche sur le fait religieux. Il juge que dans le monde démocratique qui naît, l’Église de Rome ne devrait pas multiplier les formes dogmatiques nouvelles (le dogme de l’immaculée conception – 1854 -  lui semble inutile, maladroit et regrettable). Il estime, en outre, que le catholicisme devrait distinguer ce qui relève de l’ordre de la doctrine - dogmes initiaux, fondements de la croyance qui sont naturellement intangibles - de l’insertion de cette religion dans son eccéité, dans un lieu, dans un temps.  Ce que l’Église de son temps, qui condamne Lamennais, se refuse, déjà, à faire. Tout ceci, estime-t-il, augure mal de l’avenir : 
« Une autre vérité me paraît fort claire : c’est que les religions doivent moins se charger de pratiques extérieures dans les temps démocratiques que dans tous les autres.[…]
Ceux qui sont chargés de régler la forme extérieure des religions dans les siècles démocratiques doivent bien faire attention à ces instincts naturels de l'intelligence humaine, pour ne point lutter sans nécessité contre eux.
Je crois fermement à la nécessité des formes; je sais qu'elles fixent l'esprit humain dans la contemplation des vérités abstraites, et, l'aidant à les saisir fortement, les lui font embrasser avec ardeur. Je n'imagine point qu'il soit possible de maintenir une religion sans pratiques extérieures ; mais, d'une autre part, je pense que, dans les siècles où nous entrons, il serait particulièrement dangereux de les multiplier outre mesure ; qu'il faut plutôt les restreindre, et qu'on ne doit en retenir que ce qui est absolument nécessaire pour la perpétuité du dogme lui-même, qui est la substance des religions, dont le culte n'est que la forme. Une religion qui deviendrait plus minu­tieu­se, plus inflexible et plus chargée de petites observances dans le même temps que les hommes deviennent plus égaux, se verrait bientôt réduite à une troupe de zélateurs passionnés au milieu d'une multitude incrédule »(3).(De la démocratie en Amérique, II – 1840- I, ch V.)
 
Sacramentum caritatis
 
Le dernier texte de Benoît XVI, Sacramentum caritatis, va à rebours non seulement des réalités le la société actuelle, mais encore, de formes mises en place par Vatican II. Le pape rappelle le caractère obligatoire du célibat des prêtres, prend ses distances par rapport aux assemblées dominicales sans prêtres (lorsque ceux-ci n’existent plus, de facto, dans un lieu) rappelle l’interdiction des sacrements pour les divorcés-remariés – qui devraient en outre vivre dans la chasteté, demande le retour au latin pour les prières fondamentales, apporte d’expresses réserves vis-à-vis des concélébrations, réaffirme l’interdiction de l’intercommunion avec des non-catholiques et demande que les gestes de paix échangés avec les voisins échappent aux « manifestations excessives… » (Voir l’article d’Henri Tincq dans Le Monde du 14 mars 2007.)
 
L’Église et le Monde, l’Église dans le Monde
 
L’un de mes amis, le grand bibliste Etienne Charpentier, disparu depuis vingt-cinq ans, avait coutume de comparer l’église catholique, dont il était l’un des prêtres, au chat des dessins animés qui s’avance fièrement, les yeux fermés, sans s’apercevoir qu’il est arrivé au-dessus du vide.
L’élection de Benoît XVI inquiéta nombre de catholiques, pratiquants ou non, mais pas seulement. Un autre de mes amis, théologien, intellectuel de haut niveau, a conseillé à ses proches d’attendre : le long pontificat de Jean-Paul II ayant laissé en suspens nombre de dossiers considérables pour lesquels des décisions devraient être prises, touchant notamment  au mariage des prêtres et/ou de l’ordination d’hommes mariés, à l’accès des divorcés aux sacrements, aux questions liées directement à la société du XXIe siècle touchant à la façon dont l’Église se positionnerait face aux questions sociétales.
Une partie de ces questions viennent d’être abordées dans Sacramentum caritatis ; il semblerait que nous soyons désormais fixés, ou en voie de l’être. L’orientation actuelle ne va qu’augmenter l’écart existant entre l’Église catholique et le monde dans lequel elle vit, accélérer encore le déclin de son audience et engendrer une rupture aberrante avec la majorité de ceux qui se sentent encore catholiques, qui souhaiteraient renouer les liens avec la religion de leur famille et de leur jeunesse. Rome choisit de s’enfermer dans une forme d’autisme extratemporel !
Désormais, un Français sur deux seulement   se considère comme catholique, moins d’un sur dix conserve une pratique religieuse régulière. Les uns comme les autres ne sont pas bien assurés quant aux vérités du dogme et à la croyance dans les vérités de foi. La désaffection qui touche la fille aînée de l’Eglise est également le fait des deux autres grandes nations latines catholiques : l’Italie et l’Espagne.
Les raisons de cette mutation profonde des mentalités et des croyances sont multiples, j’en retiendrai deux : l’une concerne le lien de l’Église et de la politique, l’autre l’évolution des mœurs et notamment le lien avec la cathéchèse.
 
Un passé qui ne passe pas
 
En mars 1858, Tocqueville écrit à l’évêque de Coutances. Par trois fois en trois mois, Mgr Daniel a appelé, dans des mandements, les ouailles de son diocèse à prier pour : « L’envoyé du Très-Haut », entendons par là, Napoléon III. Tocqueville rappelle au prélat que le lien de l’Église et du pouvoir a engendré les attaques de la Révolution contre le clergé et l’Église de France, alors que l’exemple des États-Unis établit clairement que la démocratie n’est pas anti-religieuse par nature. Il le met surtout en garde : si l’Église se lie au pouvoir politique, le discrédit qui s’abat sur celui-ci, qui est immoral et anti-démocratique, l’atteindra nécessairement. La désaffection qui atteint, aujourd’hui, l’Église catholique en Italie, en Espagne et en France n’est pas sans lien avec ce cadavre dans le placard que constitue le silence sur le soutient que les trois hiérarchies religieuses de ces pays ont apporté à Mussolini, Franco et Pétain. Les silences de Pie XII ont encore toute l’éloquence du non-dit ! Dans la France de Pétain, deux évêques seulement élevèrent une protestation contre les lois antijuives…!
 
Les mœurs
C’est la femme qui fait les mœurs. (Tocqueville)
 
La cause la plus importante de la désertion des catholiques tient évidemment à la question des mœurs et au décalage de plus en plus évident entre les exigences de l’Église et de son pontife et l’état des mœurs et des lumières des individus, d’autant moins enclins à se soumettre à des exigences archaïques  dont ils savent bien qu’elles n’ont rien à voir avec le message des Évangiles.
Une rupture majeure s’est produite, avec les femmes de ma génération, dans les années 70, lorsque la contraception est devenue sûre et efficace. Avant la pilule, la question demeurait latente dans la mesure où il n’existait pas de possibilité de contraception réellement aisée et immédiatement accessible à toutes les femmes. Celles-ci s’arrangeaient donc avec leur confesseur (car la confession individuelle, qui a quasiment disparu, existait encore), « curieux comme un jeune prêtre », disait-on ; les femmes plus mûres disaient à leurs filles : « ce qui se passe sous (ou sur) les draps ne regarde pas le curé ! »… Tout restait, dans l’informel, l’implicite, le non-dit.
En 1968, Paul VI rédige l’encyclique Humanae Vitae, qui place, de facto, toutes les femmes, jeunes et moins jeunes, devant une alternative impossible. Lorsqu’elles en réfèrent à leur confesseur, celui-ci doit leur refuser l’absolution ; mais certains prêtres faisant preuve de davantage de bienveillance vis-à-vis de leurs paroissiennes, celles-ci ne peuvent que se demander quelle peut être la valeur d’une l’absolution contraire aux directives papales. Certaines renoncent, d’autres s’arrangent comme elles peuvent en omettant désormais ce sujet, le plus grand nombre renoncent à la confession individuelle qui tombe en désuétude et perdent en même temps la pratique régulière (2). Désormais on ne va plus à la messe qu’en quelques occasions, variables selon les milieux.
 
La rupture de la catéchèse
 
Dans les familles les femmes avaient une pratique religieuse plus régulière et constante que leurs maris ; elles se chargeaient en outre de la catéchèse des enfants, ou du moins de son suivi. Après l’encyclique de Paul VI et tous les textes et discours qui l’ont renforcée, elles se sont considérées comme exclues de fait, au même titre que les divorcés remariés et/ou les couples adultères…Elles s’en remirent donc aux dames catéchistes ; on connaît le résultat.
Le vieil aumônier d’un hôpital auquel je présentais cette analyse, dont il reconnut la pertinence, finit par reconnaître tristement : « oui, nous avons perdu les femmes ».
Quelques mots encore, à propos de la catéchèse. Etienne Charpentier, l’un de mes amis, disparu voici vingt-cinq ans, était l’un des grands biblistes français. Il regrettait comme beaucoup l’ignorance massive des textes, singulièrement les Évangiles, chez les catholiques. Il fut l’un de ceux qui initièrent le vaste mouvement de lecture des textes qui se fit dans bien des diocèses. En remarquable pédagogue, il estimait que la catéchèse devait constituer la première rencontre des enfants avec les Évangiles. Lui et quelques autres réalisèrent une entreprise remarquable en rédigeant : Pierres vivantes, un ouvrage présentant les Évangiles et permettant une nouvelle forme de catéchèse.
Il semble qu’une partie de l’Église fit preuve de méfiance, le livre fut carrément mis à l’écart par Jean-Paul II qui préféra rédiger un nouveau catéchisme « à l’ancienne » qui reprend le plan suivi en 1566 par le catholicisme romain !
Les dernières enquêtes concernant l’appartenance religieuse des Français sont éloquentes quant au résultat de ces choix idéologiques d’une Église qui s’est cabrée devant le monde dans lequel elle vit depuis le mouvement de réforme entrepris par le concile Vatican II. Aujourd’hui un Français sur deux seulement se dit catholique, 8% seulement sont des pratiquants réguliers ; quant à la connaissance des dogmes, à ce qui fait le fond doctrinal du catholicisme, nous sommes loin du compte. Il faut ajouter encore que la catéchèse en place depuis les années 70, reposant sur des approches du type : « J’ai la vie », était propre à tout, sauf à faire passer le message du Christ.
Méthode infantile de l’émerveillement : j’ai la vie, j’aime la vie, la vie est belle, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil…Étonnez-vous après cela qu’un tel fatras idéologique de bondieuseries résiste devant les difficultés de la vie, devant le chômage, la maladie, le deuil, qui touchent les proches. Ajoutez à cela le prône du dimanche dans lequel le prêtre croit judicieux d’évoquer la dernière émission télévisée.
 
En finir avec l’obsession sexuelle
 
L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. (Pascal, Pensées, L.678)
*
En vérité, il y a des hommes foncièrement chastes : ils sont plus doux de cœur, ils rient mieux et plus souvent que vous.
Ils rient même de la chasteté et demandent : « Qu’est-ce que la chasteté ? » Nietzsche, Zarathoustra.
 
*
           
Sans référence au Christ, pas de christianisme ! Depuis des lustres, mais de plus en plus, les pontifes se drapent dans l’attitude du Grand Inquisiteur évoqué dans Les frères Karamazov de Dostoïevski. Ce texte est, pour moi, celui qui met le mieux en évidence l’antinomie existant entre une Église, qui passe son temps à condamner, et le message - le visage -  du Christ qui choisit d’abord de ne pas condamner, de ne pas juger.
Le christianisme originel est d’abord un renversement de valeurs,tr soulignait Tocqueville, se référant aux Béatitudes et à l’Épître aux Galates.
Le Christ établit une rupture entre la lettre - qui tue - et l’esprit - qui vivifie - ; entre l’avant - la loi de Moïse qui commande la lapidation -  et l’après - la loi d’amour - :  « On vous a dit…et moi je vous dis… »
 Il refuse de condamner la femme adultère et renvoie ceux qui entendaient la lapider au nom de la loi : « Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes . […] Il se releva et leur dit : Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle.[…] Ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu'aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme. […] Et Jésus lui dit : Je ne te condamne pas non plus : va, et ne pèche plus ». Quand le pharisien s’indigne que le Christ supporte qu’une prostituée le couvre de parfum, Jésus répond : « [Pour cela] ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé » (Luc 7- 47/48).
Ne va-t-il pas jusqu’à affirmer, au temple, lors de sa dernière montée à Jérusalem : « Les prostituées entreront avant vous dans le Royaume des cieux » (Matthieu 21, 31).
 
Le Grand Inquisiteur aperçoit dans la foule, le Christ qui est revenu ; aussitôt, il le menace : l’institution a mis trop de temps à remettre à l’endroit ce qu’il avait renversé ; qu’il prenne garde à lui, on saura bien le faire taire à nouveau…
Les chrétiens ne comprennent plus une Église qui fait acte de repentance pour les crimes et l’obscurantisme du passé et interdit l’usage du préservatif, exigeant la continence  des peuples qui vivent dans la misère!
Il y a là un non-sens que ni les chrétiens ni les autres ne peuvent plus accepter parce qu’il est criminel. Que dire, enfin, du rappel de l’obligation du célibat des prêtres sinon que cela relève du péché contre l’esprit. Cette obligation, absolument étrangère à l’Évangile,   ne s’impose pas aux clergés maronite, byzantin, ukrainien ou uniate et Jean-Paul II, lui-même, a autorisé environ deux cents ordinations d’hommes mariés, en vingt ans…
Le maintien de l’obligation du célibat est un non-sens puisque, à terme, l’Église n’aura plus de pasteurs ; c’est surtout une gigantesque hypocrisie qui conduit nombre de prélats à vivre soit dans le mensonge soit dans la misère sexuelle ; elle favorise également, de facto, le développement non seulement de l’homosexualité mais encore de la pédophilie.
Tous ces faits sont de notoriété publique et sont évidemment connus du pape lui-même. L’ensemble des conceptions rétrogrades de l’Église catholique sur les mœurs ne sont plus acceptés par les chrétiens, ni acceptables dans le monde contemporain où l’on considère désormais que c’est là une confusion des valeurs qui revient à privilégier la forme sur le fond, l’obéissance aveugle à l’institution aux dépens de l’humanité et de la charité du message originel.
 
Jean-Louis Benoît
Le 19/03/2007
Voici ce qu’un religieux m’a répondu :
Je partage beaucoup de vos analyses mais pas leur point de départ à savoir que ce texte serait la signature du vrai Benoit XVI.On oublie en effet 90 % de l'information, si je puis m'exprimer en terme statistique : le texte final de l'exhortation, 10 % du travail, est celui d'un synode où 250 évêques étaient réunis. Pour avoir lu et suivi ces 250 interventions, (10 jours de séances) puis les débats (10 jours), je puis vous affirmer que ce texte est une synthèse très fidèle de ce que les évêques eux-mêmes ont exprimé, ce qui est rare pour un synode romain...
D'où une erreur majeure de prisme : on accuse le pape de durcissement alors que toute la teneur de ce synode allait dans ce sens dès octobre 2005. On peut accuser Benoît XVI de ne pas avoir corrigé le tir mais je suis frappé par la collégialité de ce texte. Il faut alors remettre en cause les évêques.
La citation du 15 novembre 1843 est malheureusement vraie, celle de votre préambule, et je n'avais pas encore lu ce risque aussi bien exprimé. Merci
Respectueusement

*
 
1- J’aurais volontiers donné à ce texte le titre : Le christianisme (catholicisme) va-t-il mourir ? Si ce beau titre n’était déjà celui d’un livre remarquable de Jean Delumeau (Hachette/Essais, 1977) qu’il importe de relire.
2 – Henri Laborit explique dans son livre : Éloge de la fuite, comment l’être vivant qui doit faire face à un stress, une agression, a le choix entre trois attitudes : l’attaque de l’adversaire, l’auto-agression qui provoque chez lui la dépression, l’ulcère, le cancer, le suicide…ou la fuite qui est alors un moyen de survie, de salut.
3 – Tocqueville s’est montré un analyste particulièrement perspicace du fait religieux, notamment de sa nature, de sa place et de son importance pour les sociétés démocratiques. Le lecteur pourra se reporter à Tocqueville, notes sur le Coran et autres textes sur les religions, Bayard, 2007, dans lequel j’ai rassemblé l’ensemble de ces textes qui demeurent d’une actualité surprenante."
par MICHEL publié dans : Vie de l'Eglise communauté : Virtuels de la Vraie Mission
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